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L’Économique décomplexée; une pédagogie plurielle – par Benoit Béchard

— BILLET D’OPINION —

Considérant que chaque personne interprète le monde à sa façon, et que la mode est aux principes néolibéraux défendus par la BM et le FMI, il faut faire bien attention que l’enseignement en économique ne devienne pas monolithique.

par Benoit Béchard, étudiant de maîtrise à l’Université Laval

 

Le transfert et l’appropriation des connaissances sont des processus actifs. Simon (1965) disait que la prise de décision en organisation est guidée, chez l’acteur, par un équipement cognitif bidimensionnel; des notions factuelles produites selon un processus de recherche et un jugement éthique personnel fondé sur les valeurs qui exprime la personnalité unique de l’acteur. Ce dernier élément subjectif joue un rôle capital dans toute action d’apprentissage audacieuse; la « connaissance préalable » est essentielle, puisque sans elle, aucune connaissance nouvelle n’est possible (Popper, 1972). Tout sujet est soumis à l’impérative nécessité de traiter les données reçues selon un schéma d’hypothèses antérieurement interprétées et qui forme son intimité heuristique primaire. Ce postulat épistémologique nous conduit à la proposition suivante: l’enseignement scientifique peut légitimement aspirer au positivisme radical, mais ne peut être entièrement factuel, du fait du caractère axiologique de l’être humain. Le professeur titulaire, tout comme sa contrepartie étudiante, n’est pas différent du citoyen; il opère selon une herméneutique non seulement factuelle, mais tout autant éthique. Le tuteur a le devoir de vanter les mérites de la pluralité, non seulement pour l’assemblage d’esprits critiques, mais pour l’avancement de la science par le choc des idées. Considérant ce qui précède, l’état spécifique de veille intellectuelle chez l’élève ne peut être autre chose qu’un construit. L’institution académique qui ne répond pas à ces obligations de mentorat omnipratique envers ses cadets commet une faute propagandiste; elle promeut des intérêts idéologiques isolés.

Qu’en est-il de la science économique? L’évolution de l’enseignement dans la discipline est en phase avec la prévalence de certaines idées motrices ayant vu le jour dans le courant des années 1980 et favorisant le partage de valeurs précisément déterminées. Aux antipodes du modèle webérien, cette profession de foi des apôtres du néo-libéralisme trouve son souffle dans la désillusion citoyenne à l’endroit de l’État assureur qui n’a pas, comme promis par quelques-uns de ses pires représentants (c.-à-d. le défunt Bloc de l’Est), répondu aux milles et un attribut du citadin cosmopolite. La Gouvernance est en effet un thème maintenant célébré si l’on considère la doctrine considérable rédigée à son sujet. Elle spécifie la nouvelle forme que doit prendre l’appareil d’État: « elle désigne des systèmes essentiellement décentralisés, basés sur la coopération dans lesquels le service public et l’entreprise privée, de même que la société civile, participent au partage des pouvoirs » (Argyriades, 2006). Nous ne souhaitons pas revoir l’évolution du courant managérial au sein de la sphère publique, cela ne ferait qu’alourdir ce texte et ne servirait pas les finalités intrinsèques à notre propos. Mentionnons plutôt ceci: la diaspora mondiale est engagée depuis plusieurs années dans un chantier réformateur visant la restructuration de l’État est ses plus féroces défenseurs sont au centre du système économique mondialisé. La Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) sont en phase avec l’idée d’une application mur à mur des principes de la nouvelle gestion publique: « le nouveau modèle passe par un État plus petit, équipé d’une bureaucratie professionnelle et responsable, capable de créer un environnement favorable à la croissance conduite par le secteur privé, qui se libère effectivement des fonctions de base, comme la gestion économique, et qui œuvre en faveur de la réduction durable de la pauvreté » (Banque mondiale, 1994). L’approche restrictive de la gouvernance suppose implicitement l’efficacité fonctionnelle des gouvernements (Santiso, 2001); l’imposition des indicateurs du secteur privé pour augmenter la performance de l’administration publique, l’amplification du rôle discrétionnaire de l’agent public dans la gestion des affaires de l’État et la décentralisation de la prise de décision n’a fait qu’appauvrir le secteur public en le saignant de son expertise tout en rapprochant le politique du danger de manipulation par des intérêts privés concentrés.

Dans un climat éducatif où la prévalence d’une perspective discursive spécifique est reconnue par la communauté universitaire, la falsification itérative des cognitions apparaît être un aboutissement envisageable; un avenir casse-gueule est perceptible à l’horizon. Ce contexte est propice à l’établissement d’un cursus académique monolithique qui organise la connaissance selon une herméneutique monétariste qui limite le rôle de l’État à un gardien du taux de croissance de la monnaie à un niveau stable et constant, afin d’éviter des chocs de gravité variable sur la demande agrégée (Parkin, 2000). Fidèle à l’architecture néo-libérale, cette perspective canonique rejette d’importants espaces théoriques qui pourraient autrement intervenir dans la constitution saine d’un esprit critique. L’approche macroéconomique du multiplicateur keynésien n’est certes pas à elle seule représentative de l’ensemble du contenu de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (Keynes, 2006). Cependant, puisque ses prémisses sont fondées sur la première moitié du siècle dernier et que ceux-ci ne concordent pas avec le plan managérial des financiers internationaux, ses démonstrations apparaissent à plusieurs, comme postdatées (Friedman, 1982). Conséquemment, elle n’est que partiellement effleurée par le régime pédagogique moderne et les étudiants adoptent plus aisément les propositions axiomatiques d’une école de pensée idéelle. N’est-ce pas un paradoxe que le professeur Keynes soit encore aujourd’hui considéré comme l’un des fondateurs du FMI?

Le plaidoyer actuel n’est pas dissimulé bien loin; lorsqu’il y a homogénéisation et embrigadement de la pensée, l’être humain nuit à son propre épanouissement intellectuel en ce qu’il condamne sa curiosité et ralentit son appétit pour le progrès. Pour diffuser un entendement critique au sein de la communauté universitaire et par corollaire, dans la société contemporaine, on ne peut simplement faire confiance à la nature à demi positiviste de nos maîtres. L’amélioration de notre curriculum universitaire doit s’accomplir en amont; les institutions universitaires doivent promouvoir un cursus disciplinaire hétérogène et recentrer leurs propositions sur un équilibre propice à servir la cause même de l’enseignement: le jugement critique. Faire sa propre tête, voilà l’idée derrière un remaniement de la matière grise transférée dans nos départements d’économique.

 

BIBLIOGRAPHIE

Argyriades, D. (2006). Bonne gouvernance, professionnalisme, éthique et responsabilité. Revue Internationale des Sciences Administratives, 72(2):159–176.

Friedman, M. et Schwartz, A. J. (1982). The role of money. In Monetary Trends in the United States and United Kingdom : Their Relation to Income, Prices, and Interest Rates, 1867–1975, pages 621–632. University of Chicago Press.

Keynes, J. M. (2006). General theory of employment, interest and money. Atlantic Publishers & Dist.

Parkin, M., Bade, R. et Carmichael, B. (2000). Introduction à la macro économie moderne. Éditions du Renouveau pédagogique.

Popper, K. R., Popper, K. R. et Popper, K. R. (1972). Objective knowledge : An evolutionary approach.

Santiso, C. et al. (2001). World bank and good governance : good governance and aid effectiveness : the world bank and conditionality. Geo. Public Pol’y Rev., 7:1–137.

Simon, H. A. (1965). Administrative behavior, volume 4. Cambridge Univ Press.

Washington DC World Bank, W. D. W. B. (1994). Governance : the World Bank’s experience.

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