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Possibilités, un dialogue entre l’art et l’économie – De l’endettement à la fiscalité par Audrey Laurin-Lamothe

(Version longue du texte / Find below the short version in English)

par Audrey Laurin-Lamothe, Doctorante, département de sociologie, UQAM
Depuis la discussion créative avec Ivanhoë Fortier, sculpteur
Nom de l’œuvre Sans nom

Un aperçu de l’endettement des ménages

L’endettement est régulièrement présenté dans les médias comme un problème majeur auquel font face de plus en plus de ménages canadiens. Les chiffres sont en effet éloquents : en 2015, pour chaque 100 $ de revenu disponible, la dette des ménages était de 171 $ (un taux d’endettement de 171 %). Mais, cela n’a pas toujours été le cas. Le taux d’endettement était de 80 % en 1970, et c’est à partir de 1994 que le ratio s’est inversé, c’est-à-dire que les individus ont commencé à dépenser plus qu’ils ne gagnaient.

Les acteurs financiers ont souvent tendance à expliquer cette situation par la mauvaise gestion que font les individus de leurs finances à cause de leur manque de « littératie financière ». On aura même vu des économistes orthodoxes expliquer la pauvreté par la rareté d’institutions financières et l’absence d’un meilleur accès au crédit. Un tel discours fait peser la responsabilité sur les épaules des individus et détourne l’attention des structures économiques et politiques dans lesquelles ils se trouvent. En effet, tout comme le travail, l’endettement est devenu un passage obligé pour ceux et celles qui ne sont ni rentier ou rentières ni détenteur ou détentrices des moyens de production; il a un effet certain sur les trajectoires de vie de ceux et celles qui y sont soumis.

Sans surprise, ce sont les étudiant. e. s, les jeunes familles, les familles monoparentales et les personnes immigrantes qui présentent une condition financière plus précaire et plus marquée par l’endettement. Plusieurs changements socioéconomiques expliquent cette situation, notamment la spéculation immobilière, qui a fait croître de façon importante le prix des maisons, la précarisation des conditions de vie des étudiant. e. s et la stagnation des salaires de la classe moyenne. Dans ce contexte, la croissance de la consommation, qui est nécessaire au maintien de l’économie capitaliste, n’est alors maintenue que grâce à l’endettement.

La condition des artistes

La situation de précarité des artistes est préoccupante. Une étude récente sur les revenus et les conditions de travail des artistes dans le milieu de l’audio-visuel révèle en effet plusieurs phénomènes à la source de la précarité économique des individus : seulement 60,5% d’entre eux déclarent un revenu (sans que celui-ci ne soit lié au milieu artistique nécessairement. Les artistes sont obligés de courir d’un contrat à l’autre, ce qui se traduit par des périodes de travail très intenses, suivies de périodes non actives, qui ne sont pas couvertes par l’assurance-emploi. La moyenne des contrats se situe à 3 par année et le salaire moyen reçu pour chacun d’entre eux se situe à 10 500$. Pour les artistes qui ont des contrats (soit 86% des répondants de l’étude), le salaire médian est de 30 000$, un montant inférieur à celui de la population active au Québec, qui est de 37 440 $. En plus du travail précaire, près de la moitié des artistes (49%) ont déclaré avoir travaillé sur un ou des projets qui ne se sont jamais concrétisé, et donc, pour lesquels ils n’ont jamais reçu de salaire. De plus, ils sont nombreux à avoir investi des sommes personnelles dans les projets : la moyenne de ces investissements est de 2 048 $ pour une année.

Le Conseil de la sculpture du Québec, qui cherche « à concrétiser l’accroissement des possibilités collectives des sculpteurs à l’autodétermination, à la diffusion et à l’autonomie économique », avait déjà fait état d’un certain nombre de problèmes économiques vécus par les sculpteurs et le manque de soutien gouvernemental et privé dans la promotion des arts. À ce titre, certains acteurs du milieu avaient attiré l’attention du gouvernement en exigeant que soit pris en compte, dans les travaux de réfection et de construction d’édifices gouvernementaux, un espace consacré à l’exposition d’œuvres sculpturales. Au Québec, il existe, depuis 1961, la Politique d’intégration des arts l’architecture et à l’environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics qui dédie entre 1,5 et 1,75 % du budget des organismes à l’installation et à l’intégration d’œuvres. Ces sommes sont toutefois trop faibles et ne permettent pas une diffusion et un soutien adéquat. À cela s’ajoute l’obligation pour le gouvernement d’octroyer des contrats au plus bas soumissionnaire, ce qui exclut d’emblée les projets architecturaux originaux.

Pour M. Gauthier, les sculpteurs doivent se rassembler de manière :

« à susciter un intérêt collectif pour la sculpture et à multiplier les possibilités d’engagement direct par le droit de parole officiel dans les plans d’aménagement urbains et ruraux [… et] sur les décisions gouvernementales à tous les paliers concernant l’environnement humain, physique et culturel, la situation socio-économique du sculpteur et son droit à la libre création, de façon que, pleinement en possession des outils socio-économiques auxquels lui donne droit son autodétermination d’être libre, conscient et évolutif, il puisse donner un sens concret, engagé et contemporain à son travail, en vue de rendre à la sculpture un sens culturel, social et humain autre qu’un simple rêve ostentatoire au sujet d’objets. »

L’endettement : un rempart contre le désengagement de l’État

Non seulement les ménages ont-ils de plus en plus recours au crédit pour couvrir leurs dépenses courantes (épicerie, factures, etc.), mais ils y ont dorénavant recours comme forme de protection sociale : en cas de chômage, d’accident ou de maladie, pour couvrir les soins de santé ou la retraite. L’endettement, pour ces ménages, n’est donc pas une option, mais leur dernier filet de sécurité. Il permet de pallier le démantèlement de l’État social qui a cours, au Québec, depuis trois décennies.

L’État a encouragé les individus à prendre en charge leur propre protection sociale, en offrant des avantages fiscaux et des incitatifs à investir sur les marchés immobiliers et financiers (pensons aux REER et aux CELI). Cela a signifié, en retour, des pertes de revenus importantes pour l’État, justifiant davantage de coupes dans les programmes de protection sociale. De plus, ces avantages fiscaux ont encouragé l’endettement en vue de tels investissements (aux États-Unis, plus on emprunte pour acheter une maison, plus on épargne d’impôts) créant la bulle hypothécaire qui a éclaté en 2008. Non seulement la protection sociale basée sur les avoirs personnels s’est-elle avérée inadéquate, mais elle a de toute évidence exacerbé l’insécurité financière.

En l’absence de perspectives nouvelles d’emploi, avec une surqualification des travailleurs et une précarisation de leurs conditions de travail dans le cadre postfordiste d’organisation du travail, il devient facile de voir comment l’endettement a pu devenir un rempart contre l’appauvrissement.

Dans ce contexte, la révision du système fiscal actuel doit être faite. Comme le souligne Sylvie Morel, la fiscalité et l’accès aux services publics doivent répondre à deux objectifs : l’équité horizontale et l’équité verticale. L’équité horizontale se réalise, entre autres, par l’accès universel aux services publics. L’étendue de l’admissibilité aux programmes et services publics favorise d’ailleurs l’acceptation de la participation fiscale, tout en évitant de stigmatiser des catégories de la population qui seraient seules à bénéficier d’un service ou d’une mesure. L’équité verticale est, quant à elle, rendue effective par

la distribution qui s’opère entre les classes de revenu, des riches vers les pauvres. Ce levier, c’est l’impôt sur le revenu des particuliers, qui est le seul prélèvement fiscal dont la caractéristique est de favoriser une plus forte récupération fiscale en provenance des classes aisées, en raison de sa structure de taux s’élevant avec le revenu.

Le prélèvement de l’impôt permet ensuite la redistribution vers les ménages à faible revenu par les transferts gouvernementaux. Il est donc impératif que le gouvernement remanie la part des recettes fiscales en augmentant la proportion de l’impôt sur le revenu par rapport à celle de la taxe à la consommation et celle de la tarification, afin d’assurer une plus grande équité fiscale entre les citoyen.ne.s.

Références

Bureau du directeur parlementaire du budget (Canada), Endettement et vulnérabilité financière des ménages, 19 janvier 2016, 32 p.

Ferguson, Niall. 2009. L’irrésistible ascension de l’argent, Paris : Éditions Saint-Simon, cité dans Graeber, David. 2013. Dette: 5000 ans d’histoire. Paris : Éditions Les Liens qui libèrent.

Fortier, Françis. 2014. Le travail des artistes au Québec est-il payé à sa juste valeur ? Montréal : Insitut de recherche et d’informations socio-économiques.

Gauthier, Claude-Paul. 1979. Le Conseil de la sculpture du Québec. Vie des Arts : 4(96), p. 20-21.

Laurin-Lamothe, Audrey et Céline Hequet. 2016. Endettement des ménages et endettement public. Dans Laurin-Lamothe, Audrey, Chantal Santerre et Claude Vaillancourt (dir.). La dette du Québec : vérités et mensonges. Montréal : Éditions M., Collection Mobilisations.

Laurin-Lamothe, Audrey et Céline Hequet. 2016. La face cachée de la dette.  Dans Laurin-Lamothe, Audrey, Chantal Santerre et Claude Vaillancourt (dir.). La dette du Québec : vérités et mensonges. Montréal : Éditions M., Collection Mobilisations.

Laurin-Lamothe, Audrey. 2015. Pour une réforme fiscale juste envers les femmes et génératrice d’égalité dans la société. Mémoire présenté à la Commission des finances publiques sur le rapport de la Commission d’examen sur la fiscalité. Montréal : Fédération des femmes du Québec.

Lazzarato, Maurizio. 2011. La fabrique de l’homme endetté: essai sur la condition néolibérale. Paris : Éditions Amsterdam.

Martin, Éric et Simon Tremblay-Pépin. 2012. L’endettement étudiant: un investissement rentable ? Institut de recherche et d’informations socio-économiques.

Morel, Sylvie. 2012. Universalité des services d’éducation et progressivité de l’impôt. Économie autrement. http://economieautrement.org/universalite-des-services-deducation-et-progressivite-de-limpot

Peterson, Brian et Yi Zheng. (2011). Les fluctuations à moyen terme des prix des maisons au Canada. Revue de la Banque du Canada. Hiver 2011-2012, 33-46.

Statistique Canada, Endettement et types de familles au Canada. Tendance sociales canadiennes, 11-008-X, no 91, 2011.

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English version :

Indebtedness is repeatedly shown by the media as a major problem confronting more and more Canadian households. Indeed, figures speak by themselves: in 2015, for each $100 of available income, the household debt was $171 (a debt ratio of 171%). But it was not always like this. The debt ratio was 80% in 1970, and it is from 1994 onward that the ratio flipped over, meaning that individuals began to spend more than they were earning.

Financial experts often tend to explain away this situation through poor money management by individuals, because of their lack of “financial literacy”. Orthodox economists even go as far as explaining poverty by the scarcity of financial institutions and the absence of better access to credit. Such a discourse puts the bulk of responsibility on the individual’s shoulders, turning attention away from the economic and political structures in which they live. In fact, just as for work, indebtedness has become a prerequisite for the average individual. Unless a person is already well-off, or is the owner of means of production, this liability will have a major impact on his or her life trajectory.

It comes as no surprise that students, young families, single parents and immigrants face more insecurity and indebtedness. Several socioeconomic trends explain this situation, notably real estate speculation, which drives housing costs upwards, the frailty of living conditions for students, and the stagnation of salaries for the middle class. In this context, the growth of mass consumption, which is essential to sustain a capitalist economy, can be upheld only through indebtedness.

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