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Possibilités, un dialogue entre l’art et l’économie -Décroissance, travail salarié et travail invisible par Yves-Marie Abraham

(Find english version below )

par Yves-Marie Abraham, Professeur HEC Montréal
Depuis la discussion créative avec Calamity Abraham, artiste visuel
Nom de l’œuvre Sans titres

Contrairement à ce que postule l’économie orthodoxe, la croissance économique n’est pas inscrite dans une quelconque nature humaine à jamais insatisfaite. Elle est une exigence du Capital. L’histoire et l’ethnologie en attestent. Et elle n’est possible que parce que la plupart d’entre nous sommes contraints pour vivre de vendre notre force de travail à ceux qui contrôlent les moyens de production et d’accomplir à leur profit un surtravail, comme Marx s’est efforcé d’en apporter la démonstration. La croissance est indissociable du salariat et ce rapport social est un rapport d’exploitation, en totale contradiction avec l’idéal égalitaire que l’on trouve en principe au fondement de nos sociétés. Il est essentiel de le rappeler à l’heure où obtenir un emploi est vécu de plus en plus souvent comme un privilège. Mais ce que Marx et la plupart des critiques socialistes après lui ont négligé, c’est que ce rapport d’exploitation s’est doublé dès son origine, au sein de la classe ouvrière en devenir, d’un rapport d’exploitation des femmes par les hommes.

La rémunération du salarié est censé lui garantir au moins la possibilité de « reproduire » sa force de travail, c’est-à-dire les moyens de satisfaire ses besoins élémentaires et ceux de sa progéniture, appelée à le remplacer. Cependant, cette « reproduction » ne se fait pas toute seule. Avec l’argent reçu, il faut encore quelqu’un pour faire les courses, préparer les repas, maintenir le logis en bon ordre, s’occuper du linge, porter les enfants, les mettre au monde, les nourrir, les soigner et les éduquer, réconforter le « travailleur » en tous temps, s’occuper de lui quand l’âge ou la maladie ne lui permettent plus de travailler, etc. Ce travail de reproduction essentiel, ce sont les femmes qui ont été contraintes de le prendre en charge à titre gracieux, au nom entre autres de « l’amour » et de « l’instinct maternel ». Effectué pour une grande part dans l’espace privé, c’est un travail « invisible » ou « fantôme », qui ne se révèle que lorsqu’il n’est pas accompli et qu’ignore jusqu’à aujourd’hui cet indice fétiche du monde capitaliste qu’est le Produit Intérieur Brut (PIB).

S’il avait fallu rémunérer toutes ces activités cruciales, l’accumulation de capital n’aurait tout simplement pas été possible et nous n’aurions pas connu la croissance exponentielle des deux derniers siècles. Telle était la conviction d’un certain nombre de groupes féministes des années 1960 et 1970 qui ont mené campagne pour l’instauration d’un « salaire au travail ménager », non pas tant pour obtenir un tel salaire, mais pour questionner les fondements du capitalisme et dénoncer la double exploitation sur laquelle il repose. On le sait, ce n’est pas cette revendication qui s’est imposée au sein du mouvement féministe occidental. L’accès au marché du travail, à égalité avec les hommes, est apparu à la majorité comme la voie la plus directe vers l’émancipation. Quarante ans plus tard, le bilan de cette stratégie s’avère peu concluant : les femmes continuent à la fois de subir une discrimination systémique sur le marché du travail et de s’occuper bien davantage que les hommes des activités de reproduction, qui restent dévalorisées. Les plus aisées peuvent se décharger en partie de ces tâches, mais en exploitant les services d’autres femmes, souvent d’origine étrangère, qui ont dû quitter plus ou moins durablement leur famille, y compris leurs propres enfants dans bien des cas, pour obtenir de quoi vivre.

Les catastrophes écologiques en cours et à venir ne sont donc pas la seule raison de refuser cette croissance économique que les dirigeants politiques du monde entier continuent de nous présenter comme un impératif absolu. Il faut rompre avec cette course à la production de marchandises aussi pour en finir avec les différents rapports d’exploitation qu’elle suppose, dont celui qui consiste à imposer aux femmes d’assumer l’essentiel du travail de reproduction, sans reconnaître l’importance de ce travail, ni même en fait son existence.

Degrowth,  wage labour and invisible labour

by Yves-Marie Abraham, Professor HEC Montreal
Inspired by a creative discussion with Calamity Valentine, visual artist
Name of the artwork Untitled 

Despite what’s promoted by the orthodox economy, economic growth isn’t linked to some insatiable human nature. It is an exigence of the Capital. History and ethnology prove so. And it is only possible because most of us are forced, in order to survive, to sell our work force to those who control the means of production and to accomplish some overwork to their benefit, as Marx had been striving to demonstrate. Growth is inseparable from the salary system and its power relationships, exercising a domination in total contradiction with the egalitarian ideal supposed to be found at the very foundation of our societies. It is essential to remind it at a time where finding a job is experienced more and more like a privilege. But what Marx, as many socialist thinkers after him, overlooked, is that this exploitation was doubled from its very beginning, within the soon-to-be work class, from an exploitation of women by men.

The employee’s remuneration is supposed to guarantee at least the possibility of « reproducing » his work force, that is to provide the means to satisfy his basic needs along with his offsprings’, which is bound to replace him/her. However, this « reproduction » doesn’t feed itself. With the money earned, there is still need for someone to do the groceries, prepare the meals, keep the house in order, do the laundry, carry the children, give them birth, feed them, tend to them and educate them, comfort the « worker » at any time, care for him/her when age or illness keep him/her from working, etc. This work, so essential to reproduction, women have been forced to take on for free, in the name of great principles like « love » or « maternal instinct ». Carried out mostly in private spaces, such work is « invisible » or « ghostly »; only revealing itself when it hasn’t been done and ignored as of today by the capitalist world fetish index that is Gross Domestic Produce (GDP).

If such crucial work had to be payed, accumulating capital would be impossible, and with it the exponential economical growth of the last two centuries. Such was the conviction of a certain number of feminist groups between the 1960s and 1970s which campaigned to introduce a « domestic labour wage » not so much to get such a wage, but to question the very foundations of capitalism and expose the double exploitation on which it is based. As we know, this claim isn’t the one that imposed itself within the occidental feminist movement. Access to the job market, on the same terms as men, appeared to the vast majority as the most direct way to emancipation. Forty years later, this strategy’s track records appear less than conclusive: women continue to endure systemic discrimination on the job market while taking care still more than men of reproduction activities, that remain depreciated. The most fortunate ones can partly escape their chores, but only by exploiting other women’s work, often foreigners, who had to leave permanently or not their families, including their own children in many cases, to make a living.

Thus current or to come ecological disasters aren’t the only motive to refuse this economical growth still presented as an imperative by political leaders all over the world. We must break with this race to production of commodities to put and end to the different exploitations it implies, including the one consisting of imposing women with the essential of reproductive work, without acknowledging its importance or even its very existence.

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