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Entrepreneuriat social ou économie sociale: Quelle différence? par Gabriel Salathé-Beaulieu

Note : cet article a d’abord été rédigé en anglais à l’intention du blog de Carleton’s Perspective on Public Policy et vise à faire connaître les résultats de la synthèse de connaissances rédigée par Roy et al. et récemment publiée sur le site du TIESS.

The original English version is included below.

Entrepreneuriat social

L’entrepreneuriat social est de plus en plus populaire chez les jeunes au Canada. Cette popularité peut être attribuée à plusieurs raisons, incluant des changements dans les valeurs et les aspirations professionnelles des jeunes, ainsi qu’un accroissement des infrastructures soutenant cette tendance. Peut-être le meilleur exemple de cet aspect est la stratégie de la Fondation McConnell d’investir, à travers le programme RECODE, plusieurs millions de dollars afin de financer une douzaine d’universités à travers le Canada et ainsi permettre de « repenser les institutions publiques de l’intérieur; sortir des sentiers battus; trouver et faire grandir de nouvelles entreprises sociales; […] pour réaliser un monde plus juste, plus durable et plus beau. » [1]

L’entrepreneuriat social a plusieurs définitions parfois contradictoires, mais la notion de « faire des affaires pour le bien » y est toujours centrale. Ainsi, une entreprise sociale se différencie d’une entreprise conventionnelle dans la mesure où elle ne vise pas uniquement le profit. Cela dit, elle se différencie également du secteur à but non lucratif et caritatif classique dans la mesure où, afin de réaliser sa mission sociale, elle doit mener des activités économiques qui génèrent des profits. En somme, comme le dit Social Enterprise Canada, le but d’une entreprise sociale est « l’atteinte simultanée de rendement économique et social. » [2]

Économie sociale

L’idée de poursuivre une mission sociale via la réalisation d’activités économiques n’est cependant pas sans rappeler un autre concept présent depuis un certain temps déjà : l’économie sociale. Bien que le concept ait une riche histoire étroitement liée au mouvement coopératif et mutuel, il a gagné en notoriété au Canada et particulièrement au Québec dans le milieu des années 1990, avec la création du Chantier de l’économie sociale. Une loi adoptée au Québec en 2013 définit désormais précisément les caractéristiques que doit respecter une organisation afin d’être une entreprise d’économie sociale [3] :

  • L’entreprise a le statut juridique de coopérative, une mutuelle ou association;
  • Son activité principale consiste en la vente ou l’échange de biens ou de services;
  • Elle a pour but de répondre aux besoins de ses membres ou de la collectivité;
  • Elle est autonome dans sa gestion;
  • Sa gouvernance est démocratique.

Quelle différence?

Avec une mission partagée et un modèle économique apparemment similaire, il serait facile, pour le lecteur inattentif, de conclure que les deux concepts, entrepreneuriat social et économie sociale, décrivent la même réalité. Or, il y a au moins une différence notable : l’économie sociale requiert une forme de gouvernance collective et démocratique, alors que l’entrepreneuriat social est plutôt agnostique à ce niveau.

Le sociologue français Jean-Louis Laville soutient que la différence est encore plus fondamentale, puisque les deux mouvements sont liés à des idéaux-types de la solidarité qui sont différents [4].

D’un côté, la « solidarité démocratique », ancrée dans les valeurs d’assistance mutuelle, aspirerait à une transformation holistique des modèles économiques à travers la délibération publique. Cette vision correspond au mouvement de l’économie sociale.

De l’autre, la « solidarité philanthropique » serait motivée par l’idée de charité. Plus individualiste, ce type de solidarité est moins opposé aux mécanismes de marchés, dans la mesure où ils permettent d’atteindre des objectifs liés au bien commun. Cette perspective est associée au mouvement de l’entrepreneuriat social.

Enfin, les deux visions diffèrent sur le rôle d’un troisième concept : l’innovation sociale. Bien que l’innovation sociale ait elle aussi de nombreuses définitions, elle réfère généralement à n’importe quelle « réponse nouvelle à une situation sociale jugée insatisfaisante. » [5] L’économie sociale estime que ces solutions peuvent seulement être amenées grâce à une action collective et des changements institutionnels, alors que l’entrepreneuriat social soutient généralement l’idée que des individus – les entrepreneurs – fournissent l’étincelle qui permettra de résoudre des problèmes sociaux. Cette perspective n’est pas sans rappeler le mythe américain du self-made man, avec des philantrocapitalistes légendaires tels que Ford et Rockefeller. Aujourd’hui encore, des demi-dieux de l’industrie des technologies, tels que Gates ou Zuckerberg, sont perçus comme des individus disposant des ressources, de la volonté et de l’ingéniosité nécessaires pour enfin trouver des solutions et faire avancer les choses.

Mais aucune de ces perspectives n’est parfaite. Le tableau suivant, bien que caricatural, nous aide à comprendre comment les deux mouvements diffèrent et attirent des partisans différents, en montrant certaines des critiques que pourraient mutuellement s’adresser chacune des perspectives.

Entrepreneuriat social vers ÉS ÉS vers l’entrepreneuriat social
Lourdeur de la décision collective Sacrifice de la gouvernance démocratique au profit d’une élite éclairée et danger de détournement des missions pour intérêt individuel
Incapacité d’impact sur une grande échelle La solidarité est réduite au marché; l’inclusion sociale, à son accès
Dépendance envers l’État Veut pallier aux problèmes dont il est lui-même la source
Trop d’importance accordée au respect du cadre légal et oublie la finalité qui est de répondre à un besoin social non satisfait Ne propose pas de nouveau modèle de développement
La forme juridique n’est pas garante d’un impact social positif L’entrepreneuriat social prétend à la nouveauté alors que l’ÉS considère les missions sociales dans les activités économiques depuis longtemps

Source: Matthieu Roy et al. 2016. Synthèse de connaissance: L’entrepreneuriat social et l’entreprise sociale, p. 38.

 

Conclusion

En conclusion, le momentum dont profite présentement l’entrepreneuriat social soulève plusieurs questions, particulièrement pour le secteur de l’économie sociale au Québec, mais aussi pour quiconque cherche à résoudre des enjeux sociaux. Mentionnons seulement quelques unes de ces questions :

  • Qui doit ou peut prendre en charge le social : l’État, les fondations, la société civile, les entreprises, les entrepreneurs?
  • À quel niveau se situe la transformation sociale souhaitée? Veut-on transformer l’ensemble du système économique ou seulement certaines parties? Est-ce que ce sont les mécanismes de création de valeurs qui sont en cause ou plutôt la façon dont les ressources sont redistribuées ?
  • Quelle est la logique de la transformation sociale dans le temps? Est-ce souhaitable qu’une organisation et sa mission soient pérennes?
  • L’implication des travailleurs et des usagers dans la gouvernance des organisations est-elle souhaitable? Est-ce que la propriété elle-même compte ou ce sont les services reçus en bout de ligne qui importent ?

Gabriel Salathé-Beaulieu,
Maitrise en administration publique à Carleton University, 2016
Chargé de projet pour Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS)

 

Références

Référence principale: Roy, M., Bouchard, M. J., Fortin, É., Gruet, É., Huot, G. & Vézina, M. (2016). Synthèse de connaissances: L’entrepreneuriat social et l’entreprise sociale. Montréal: Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS). Disponible en ligne à l’adresse suivante: http://www.tiess.ca/entrepreneuriat-social-et-lentreprise-sociale-une-nouvelle-publication/

[1] RECODE. 2016. À propos de Recode. http://www.re-code.ca/fr/about

[2] Social Enterprise Canada. 2016. What is Social Enterprise? http://www.socialenterprisecanada.ca/en/learn/nav/whatisasocialenterprise.html

[3] Gouvernement du Québec. 2013. Loi sur l’économie sociale. http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/E_1_1_1/E1_1_1.html

[4] Laville, J.-L. 2014. Innovation sociale, économie sociale et solidaire, entrepreneuriat social. Une mise en perspective historique. In J.-L. Klein, J.-L. Laville, & F. Moulaert (Eds.), L’innovation sociale (pp. 45-80). Toulouse: ÉRÈS.

[5] Cloutier, Julie. 2003. Qu’est-ce que l’innovation sociale ? CRISES.

[6] Arsenault, G. 2016. L’économie sociale du Québec: victime du fédéralisme canadien. https://ricochet.media/fr/863/leconomie-sociale-du-quebec-victime-du-federalisme-canadien

Bonus : Lien vers un article particulièrement critique envers l’entrepreneuriat social

 

‘Social Entrepreneurship’ or ‘Social Economy:’ Does it Make a Difference?

 

Social Entrepreneurship

Social entrepreneurship is increasingly popular among Canadian youth. Its popularity stems from a variety of reasons, including changes in youth’s values and career aspirations, as well as an increase in the availability of infrastructure supporting this trend. Perhaps the best example of this last point is the McConnell Foundation’s multimillion dollar strategy, under the RECODE program, to fund dozens of universities and colleges across Canada (including Carleton University) in an attempt to “redesign public institutions from the inside out; to disrupt business as usual; to found and grow new social enterprises […] in order to achieve a more just, sustainable and beautiful world.” [1]

Social entrepreneurship has multiple, sometimes conflicting, definitions, but at its core is the idea of ‘doing business for good.’ Hence, a social enterprise is different from a regular business because it does not only seek profit. Yet, it is also different from the non-profit, charity and voluntary sectors because it needs to achieve its social mission through economic activities that do generate profit. In short, as Social Enterprise Canada puts it, the goal of the social enterprise “is the simultaneous achievement of both economic and social values.” [2]

Social Economy

However, this idea of doing good through economic activities is quite similar to another concept that has been around for a while, namely social economy. Although the concept has a rich history deeply linked to the cooperative and mutual movement, it arose more prominently in Canada and especially in Quebec in the mid-1990s with the creation of the Chantier de l’économie sociale. A Quebec law passed in 2013 outlines the characteristics that social economy organizations must possess in order to qualify as such:

  • “They are businesses with the legal status of cooperative, non-profit organization or mutual;
  • Their main activity is the sale or trade of goods or services;
  • They pursue a social mission benefiting their members and/or the community;
  • They are autonomous form the state or another private business;
  • Their governance is democratic.” [3]

Does it Make a Difference?

With shared missions and seemingly similar economic models, it would be easy for the inattentive reader to conclude that both concepts—social entrepreneurship and social economy—describe the same reality. Yet, there is at least one obvious difference: social economy requires collective democratic governance while social entrepreneurship appears somewhat agnostic on the issue.

French sociologist Jean-Louis Laville argues that the difference is even more fundamental, because the two movements would be linked to different ideal types of solidarity [4].

On one side, “democratic solidarity,” rooted in the values of quality and mutual assistance, would be concerned with a holistic transformation of economic models through public deliberation. This vision corresponds to the social economy movement.

On the other side, “philanthropic solidarity” would be motivated by the idea of benevolence. More individualistic, it is less reluctant to embrace market mechanisms as long as they make the achievement of social good possible. This perspective is linked to social entrepreneurship.

Finally, both visions differ on the role of a third key concept: social innovation. Although social innovation also has multiple and contested definitions, it basically refers to any “new solution to social issues.” [5] While social economy believes these solutions can only be brought about through collective action and institutional changes, social entrepreneurship usually supports the idea that great individuals—the entrepreneurs—act as the spark that can provide solutions to social issues. This perspective reminds us of the American myth of the self-made man, with legendary philantrocapitalists such as Ford and Rockefeller. Nowadays too, semi-gods from the tech industry, such as Gates or Zuckerberg, are seen as the individuals who have the required resources, willpower and ingenuity to finally find solutions and to get things done.

But neither of these perspectives is perfect. The following table, although a caricature, helps us understand how the two movements differ and attract different types of supporters, by outlining some of the possible criticisms of the other:

Social entrepreneurship on social economy Social economy on social entrepreneurship
Collective decision-making is burdensome Sacrifices democratic governance for the benefit of an enlightened elite and risks the social mission being hijacked by individual interest
Incapable of scaling up impact Solidarity is reduced to markets and social inclusion is reduced to accessing markets
Too reliant on the state Proposed solutions stems from the same ideas that caused the problems
Too much importance is given to the legal framework while the real purpose, the social mission, risks being forgotten Does not bring about a new development model
Legal status does not guarantee a positive social impact Social entrepreneurship pretends to put forward new ideas but doesn’t

Source: Matthieu Roy et al. 2016. Synthèse de connaissance: L’entrepreneuriat social et l’entreprise sociale, p. 38.

 

Conclusion

In conclusion, the momentum that the social entrepreneurship movement is currently gaining raises many questions, especially for the social economy sector in Quebec, but also for anyone who cares about tackling social issues. To mention only a few of these issues:

  • Who should be addressing social issues: the state, private foundations, civil society, businesses, entrepreneurs?
  • What is the desired social transformation? Is it at the level of the whole economic system or the margin? Is it more about how wealth is created, or distributed?
  • Is the involvement of workers and users in these transformations truly central? Does ownership in itself matter or is the service received at the end of the line the real priority?

 

Bonus: For the federal public service geeks who constitute the likely readership of this blog post, there is also a much more current issue to consider. Back in the days of Paul Martin’s Liberal government, the social economy benefited from a huge federal boost (traces of this initiative can be found, for instance, on the social economy hub. But as Arsenault points out, at the time the social economy sector in Quebec appeared to be the only one organized enough to seize these opportunities [6].

A decade later, ears that are sensitive to social needs are back and the ministers responsible for Employment and Social Development have the mandate to implement a social innovation and social finance strategy. These investments are quite likely to be branded under the social entrepreneurship umbrella. But will it be for the best?

 

Gabriel Salathé-Beaulieu,
Student in M.A. Public Administration 2016
Chargé de projet at Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS)

 

References

Main reference: Roy, M., Bouchard, M. J., Fortin, É., Gruet, É., Huot, G. & Vézina, M. (2016). Synthèse de connaissances: L’entrepreneuriat social et l’entreprise sociale. Montréal: Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS). Available at: http://www.tiess.ca/entrepreneuriat-social-et-lentreprise-sociale-une-nouvelle-publication/

[1] RECODE. 2016. About Recode. http://www.re-code.ca/en/about

[2] Social Enterprise Canada. 2016. What is Social Enterprise? http://www.socialenterprisecanada.ca/en/learn/nav/whatisasocialenterprise.html

[3] Gouvernement du Québec. 2013. Loi sur l’économie sociale. http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/E_1_1_1/E1_1_1.html

[4] Laville, J.-L. 2014. Innovation sociale, économie sociale et solidaire, entrepreneuriat social. Une mise en perspective historique. In J.-L. Klein, J.-L. Laville, & F. Moulaert (Eds.), L’innovation sociale (pp. 45-80). Toulouse: ÉRÈS.

[5] Cloutier, Julie. 2003. Qu’est-ce que l’innovation sociale ? CRISES.

[6] Arsenault, G. 2016. L’économie sociale du Québec: victime du fédéralisme canadien. https://ricochet.media/fr/863/leconomie-sociale-du-quebec-victime-du-federalisme-canadien

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