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La monnaie locale gaspésienne selon la perspective de Georg Simmel par Julie Raby

« C’est un niveau économique particulier, à l’échelle humaine, où la relation entre personnes va primer sur la transaction. C’est une réflexion sur notre rapport à l’argent et à l’économie. Des gens se sentent offusqués que d’autres personnes coupent de l’argent, mais le demi, c’est un outil d’échange. »[1]    Martin Zibeau, La Presse, août 2015, à propos du Demi gaspésien.

Ainsi des gens de la Gaspésie observent qu’introduire une nouvelle monnaie déstabilise les règles de la transaction économique. Le Demi, un billet de 20 dollars canadien coupé en deux, dévoile le rapport paradoxal entretenu autour du billet de banque. Derrière sa banalité apparente, le billet de banque est à la fois outil d’échange, vecteur de relation économique et objet quasi inattaquable. Qu’est-ce que la Philosophie de l’argent (1900) de l’essayiste allemand Georg Simmel (1858-1918) peut nous apprendre sur les réactions entourant la monnaie locale gaspésienne? Que peut-on tirer de la mouvance croissante des monnaies complémentaires?

Au Québec comme ailleurs dans le monde[2], existe de plus en plus de réseaux adhérant à des systèmes monétaires parallèles. Le succès du documentaire Demain (2015), faisant état des Bristol pounds dans la ville de Bristol en Angleterre a récemment contribué à l’effervescence des monnaies complémentaires[3]. Certains de ces systèmes monétaires alternatifs sont fondés sur troc et l’échanges de services régulés par une monnaie dite sociale et dont l’unité de mesure est le temps. Pour la monnaie sociale québécoise on pense notamment aux douze Accorderies[4] regroupées au sein du réseau homonyme ou à la formule similaire appelée SEL pour « systèmes d’échanges locaux ». D’autres, adhèrent à un système de développement économique local par le bais d’une monnaie complémentaire à la monnaie nationale et utilisée pour les transactions marchandes locales. En sol québécois, les monnaies locales, comprises comme une unité économique propre à une communauté, semblent encore très marginales et peu documentées. À travers des dispositifs et finalités différentes, la dimension associative traverse la constitution de ces monnaies alternatives[5].  On comprend donc que ces monnaies se présentent comme un vecteur de relations.

« Mettre en place une monnaie locale complémentaire à Québec, ce n’est pas seulement offrir une nouvelle devise pour la dépenser dans un magasin. C’est construire une vie citoyenne et des solidarités, c’est expérimenter un processus de démocratie locale, c’est changer les possibles pour nous et pour la collectivité! »[6] Monnaie Locale Complémentaire à Québec

Nous proposons ici de présenter les propriétés sociales de l’argent et la thèse simmelienne d’une institution monétaire intimement liée à la société moderne. Après avoir situé la double dialectique d’une médiation de l’argent caractérisée par le duel séparation-unification et aliénation-libération, nous mettrons en discussion ces conceptions simmeliennes avec des extraits narratifs de la monnaie gaspésienne.

Une analyse comparée des formes de l’unité sociale

« J’ai quitté ma terre
On a voulu l’acheter
On n’achète pas la terre
La terre c’est toé pi moé. »
J’ai quitté mon île, chanson de Daniel Lavoie, 1973

Rappelons que Simmel situe son cadre d’analyse[7] sur la base d’une comparaison entre modernité et tradition, des constitutions sociales qu’il définit comme un ensemble de représentions, de symboles et d’organisations définissant et assurant la transmission des liens d’appartenance et régissant les rapports sociaux. Ainsi, la société traditionnelle se distingue de la modernité dans ses manières de créer l’unité dira Simmel, passant d’individus « soudés à une communauté d’appartenance ou à une propriété terrienne »[8] à des individus rendus autonomes, affranchis de ces liens d’appartenance. Il souligne ainsi l’opposition entre le déterminisme social traditionnel et l’injonction d’autonomie propre à la modernité.

L’éclatement d’une organisation sociale fondée sur le rapport au territoire

Selon cette conception où la tradition réfère à un type de société typiquement incarné au Moyen-Âge, l’organisation sociale se caractérise par des rapports sociaux fondés sur « une liaison locale et étroite entre la personne et la propriété »[9].  Le régime seigneurial reconnaissant des droits et des devoirs aux membres d’une communauté, donnait forme à l’appartenance en établissant par exemple, l’échange entre la prestation de travail du paysan contre la protection du seigneur. Le contrat social pouvait alors établir que la dette du paysan contractée en échange de la protection du seigneur serait payée en blé. Le lien étroit entre une personne et son rapport à la propriété réfère également à une forme de production matérielle où les biens sont personnalisés et associés à une localité, tel que le portefeuille produit par le cordonnier du village. Ce faisant, les fondements de l’unité sociale étaient établis selon la règle personnalité-appartenance-propriété[10].

La médiation de l’argent viendra alors distendre ce lien entre la personne et la propriété et ultérieurement, dans la foulée d’une expansion de la division du travail, dépersonnaliser l’objet produit. De même, la généralisation de la monnaie devenue moyen de paiement d’une dette, fera éclater le paradigme féodal établissant les formes du contrat social. Ainsi, pour Simmel l’argent a la double faculté sociale de séparer la propriété et le propriétaire, d’affranchir des personnalités individuelles et de relier une multitude de sujets entre eux. « L’argent produit ainsi, d’une part, une dépersonnalisation sans précédent de tout agir économique et, d’autre part, une autonomie et une indépendance tout aussi accrue de la personne. »[11]

L’accroissement de l’indépendance des personnes modifiera conséquemment les rapports d’appartenance et les rapports à la propriété. Sa thèse consiste à démontrer comment entre la tradition et la modernité, l’objet matériel qui assure « l’unité » et agit comme médiateur principal des rapports sociaux passera de la terre à l’argent. En somme, il donne à voir en quoi la monétarisation constitue une rupture avec le système féodal.

L’argent ayant une faculté d’affranchir les individus entre eux et de les lier

Tel que le rapporte Simmel, l’argent permet de créer de nouvelles appartenances libérées des diktats implicites d’associations déterminées selon la tradition. Il donnera en exemple que le corps de métier médiéval imposait de facto un mode de vie et forçait implicitement un engagement envers un système de valeurs. Il ne s’agissait donc pas d’une association dédiée uniquement à la défense d’un segment du métier mais d’une adhésion plus étendue à des normes contraignantes qui laissaient peu de place et de droits aux individus. On pensera en ce sens à cette idée d’une solidarité mécanique avancée par Durkheim dans La Division du travail social. Or, la possibilité de cotiser financièrement a pour effet de limiter l’exigence englobante de l’adhésion et par le fait même de libérer les membres des contraintes de leur association. Ainsi, « l’essor d’interactions sociales prenant la forme « monnaie » »[12] contribue à une modification des sentiments de devoirs et d’implication.

En contrepartie, le caractère impersonnel de l’argent permet d’agglomérer des groupes d’intérêts improbables par le fait d’un intérêt pécuniaire commun ou alors par l’appel à un même effort financier. Simmel prend pour exemple le potentiel rassembleur d’une fondation charitable qui, sur la base d’un appel à une cause réunit des associations religieuses d’allégeances confessionnelles diversifiées et qui, en d’autres occasions n’auraient pu mutualiser quoi que soit. De même, à la faveur de l’accroissement de la division du travail, l’argent va contribuer à étendre le nombre de personnes par qui l’argent permet d’être en relation. Ce faisant, a contrario de la féodalité, l’argent permet de libérer l’individu d’une dépendance traditionnellement obligée à l’un ou l’autre des membres d’une seigneurie. Il donne ainsi la possibilité au tailleur de s’approvisionner auprès de tisserands de villages voisins. De manière plus contemporaine, nous conviendrons que l’argent permet aujourd’hui de lier le consommateur envers les travailleuses du textile du Bangladesh.

« À bien des égards, la libération des serfs est allée dans le même sens. Les artisans assujettis d’un domaine seigneurial médiéval, par exemple, accédaient souvent à la liberté du fait que leurs services étaient d’abord restreints, puis rendus fixes et enfin transformés en redevances d’argent. »[13]

Simmel observe donc que l’argent comme nouveau médiateur de relations sociales « …produit infiniment plus d’accointances entre les humains qu’il n’y en a jamais eu dans les temps de la relation féodale… »[14] et constitue par conséquent une nouvelle forme d’union à considérer comme l’un « …des progrès les plus colossaux de la civilisation »[15].

En somme, par sa capacité de diversifier et d’accroitre ses relations d’appartenance tout en réduisant le sentiment de dépendance envers une seule personne, la monétarisation provoque en contrepartie un affaiblissement du sentiment d’obligation envers une multitude de personnes. C’est selon cet axe liberté/attachement[16]que la monnaie porte en elle la double propriété de lier et d’affranchir.

L’argent ayant une faculté de séparer

Si le pouvoir de mise en relation de l’argent, inhérent au concept de médiation, apparaît plus aisément à l’esprit, sa capacité de séparer, semble moins évidente au premier abord. Rappelons que cette démonstration doit être comprise dans le cadre d’une comparaison avec l’époque traditionnelle et renvoie à cette approche dialectique de médiation monétaire où la séparation se joue sur deux plans; entre le sujet et l’objet et entre les sujets eux-mêmes.

D’abord l’argent comme médium universel de l’échange a pour effet de créer une distance entre la chose produite et son producteur. Puisqu’il ne s’agit donc plus du troc de blé du paysan octroyé selon l’entente seigneuriale, « …dans le paiement en argent la personne ne se donne plus elle-même, elle donne quelque chose qui est détachée de toute relation intrinsèque avec l’individu.»[17]. L’économie de l’argent produit donc une dépersonnalisation des choses, ce que la division du travail va contribuer à accroître dans la foulée d’une production commerciale et industrielle. Ainsi, pour reprendre ce même exemple, il ne s’agira plus du portefeuille produit par le cordonnier du village mais d’un simple portefeuille impersonnel, existant par lui-même et détaché de la personne qui y aura consacré des heures. Inversement, la rétribution en argent ne constituera pas au premier chef un don de la personne mais strictement un paiement. C’est dans cette idée d’une production de plus en plus dépersonnalisée que l’économie de l’argent contribue à distendre ce lien historiquement très étroit entre la personne et la propriété.

De même, le gain d’autonomie qu’offre l’argent permet aux individus de choisir avec qui se dérouleront les transactions et par le fait même de se distancer de liens d’appartenance déterminés;

« …nous sommes bien plus indépendant de chaque personne déterminée. Un tel rapport, précisément, ne peut qu’engendrer un individualisme fort, car ce n’est pas l’isolement par rapport aux autres mais au contraire la relation à eux sans égard pour celui dont il s’agit, c’est leur anonymat, l’indifférence par rapport à leur individualité, qui rend les hommes étrangers les uns aux autres et renvoie chacun à lui-même »[18].

Les effets de la médiation monétaire

En somme, l’avènement de l’argent redessine les contours de la liberté et de l’attachement. Cependant, Simmel identifie que l’impact de ce médium introduit sournoisement un état de désabusement envers les choses et la valeur qu’on leur accorde. Conséquemment, c’est tout le système de valeur qui s’en trouve affecté. L’argent passant d’unité commune de l’échange, devient le médium de l’indépendance en ce qu’il permet de se libérer d’une éventuelle contrainte, dette ou obligation.

Qu’en est-il de ce désabusement?  Retenons que la production commerciale a pour effet de faire perdre le caractère distinct des choses, voire de rendre les objets communs. L’impersonnalité des choses et ultimement leur sérialité, en atténue la valeur.  Conséquemment, le fait de pouvoir acheter de plus en plus de biens et de services impersonnels redéfini le concept de valeur et accroît l’insignifiance de l’argent. L’interchangeabilité des choses conduit à un certain désenchantement.

« Aussi, la valeur la plus intrinsèque des choses souffre-t-elle de la convertibilité uniforme des réalités les plus hétérogènes en argent, et c’est pour cela que le langage désigne à juste titre ce qui est tout à fait particulier, ce qui possède une distinction propre, comme ‘’ n’ayant pas de prix’’ » [19].

Pour illustrer cette évolution des valeurs sous l’effet de l’économie monétaire, Simmel prend l’exemple du pardon d’une peine criminelle et montre que les choses de grande valeur n’ont pas de prix. Si le meurtre a déjà pu être expié par un paiement en argent, la culture de la modernité évalue différemment la pénitence et son pardon. Ainsi, la vulgarité de l’argent permettant que tout puisse s’acheter, associée à un accroissement de la valeur de chaque vie individuelle propre à la modernité, ne permet plus qu’un tel châtiment soit soldé par un paiement.

C’est la banalité croissante de la valeur de l’argent et son pouvoir de tout acheter, notamment le pouvoir de son indépendance, qui, paradoxalement, contribue à sa réification. C’est à dire que, conçue initialement comme outil au service de la transaction commerciale entre les personnes, l’argent et la perspective de sa possession devient un but en soi, une chose existant en dehors de la relation. Ainsi, l’accumulation monétaire permettant d’acquérir un droit sur la richesse produite et celle de se libérer d’une éventuelle dette, ouvre alors tout un champ de possibilités du fait qu’il met à une « portée plus accessible la chance d’une totale satisfaction de ses désirs »[20]. Conséquemment, le gain d’argent devient une finalité et contribue en ce sens à orienter les rapports sociaux. « …on éprouve l’argent – pur moyen pour obtenir d’autres biens – comme un bien autonome;… » . Voilà pourquoi Simmel affirme que « l’argent serait le Dieu de notre temps ».[21]

Selon cette conception, l’argent représente pour Simmel le vecteur culturel de la modernité notamment parce qu’il participe à l’émancipation individuelle des sujets libérés de relations de servitude, tout autant qu’à l’aliénation des hommes de plus en plus isolés entre eux à travers une multitude de relations de plus en plus impersonnelles.

Les monnaies alternatives comme moyen de résistance à la domination culturelle de l’argent.

« Mais combien de fois cette liberté ne signifie-t-elle pas en même temps une vacuité de l’existence et la désagrégation de sa substance! »[22]

Cette exclamation de Simmel à l’égard de l’argent comme vecteur d’une possible aliénation, pourrait résonner auprès des membres associés par des systèmes de  monnaies alternatives et appelant à un retour des notions de subsistance et d’interdépendance des humains entre eux et avec la nature[23]. Le Demi gaspésien lancé en 2015 et objet d’un atelier au dernier Forum social mondial (2016), suscite en ce sens, un intérêt certain. Adopté par une quinzaine de commerces de la péninsule[24], «Le demi fait jaser! »[25] comme l’a relevé la couverture médiatique dont il a bénéficié. Voyons donc sommairement en quoi quelques extraits de sa narration mettent en scène des liens avec le propos de Simmel.

Argent et cohésion sociale

 « Le Demi, c’est un outil qui crée des rencontres; il faut que le commerçant et le client se parlent pour que la transaction puisse se faire. Le premier demande au second s’il accepte le Demi. »[26]

Ainsi présenté, l’introduction d’une monnaie locale a pour effet de ramener l’interaction sociale au premier plan, là où l’usuel de la monnaie nationale a pu la voiler. Un peu comme si le langage économique, à ce point intégré, faisait en sorte que les transactions n’exigent même plus qu’il y ait de communications entre les sujets. De fait, derrière l’invitation lancée au commerçant se joue la possibilité de retisser les liens entre commerçants locaux et les consomm’acteurs. Utiliser le Demi suppose pour le consommateur un engagement à soutenir le développement de l’économie locale et en contrepartie, les commerçants qui l’acceptent et assurent sa circulation, s’engagent dans un lien de confiance avec la clientèle. « Il y a quelque chose de plaisant dans le fait de demander à quelqu’un; « acceptez-vous les Demi? ». C’est comme si on lui demandait; « me faites-vous confiance? » ou « faites-vous confiance à la communauté? »[27]

Par cette adhésion s’exprime une solidarité enracinée dans le territoire, rappelant en quelque sorte ce lien historique de la bourgade traditionnelle où tel que l’avance Simmel, l’unité s’inscrit selon le paradigme d’individus « soudés à une communauté d’appartenance ou à une propriété terrienne »[28]. Tout en affirmant un attachement à un territoire, le Demi permet tout de même de demeurer dans le cadre d’une transaction non contraignante. « J’adore la poésie qui entoure le Demi. Dans certaines situations, des gens refuseront de l’argent contre un service, ou ils refuseront du troc, mais ils accepteront les Demis. »[29]

Tel que Simmel l’a relevé, toute monnaie est basée sur la confiance. « Accepter la monnaie à ce jour, c’est croire que les autres membres de la société l’accepteront demain »[30].

Relevons tout de même à contrario de plusieurs monnaies locales existantes, notamment les Palmas brésiliens, que le Demi gaspésien, formé d’un vingt dollars canadien coupé en deux, n’offre pas une iconographie emblématique fournissant un visuel d’appartenance propre à l’identité de la péninsule. Ainsi, le même billet de banque canadien coupé en deux pourrait donner lieu au Demi Abitibien ou au Demi Centricois, et être utilisé indistinctement dans trois régions. Tel que le souligne Martin Zibeau, du collectif Horizons Gaspésiens, leur but premier était d’abord de susciter des discussions et une prise de conscience du pouvoir individuel sur l’économie locale[31]. En cela, pour le moment à tout le moins, la force symbolique du Demi comme langage économique unique à la péninsule, repose sur le rayonnement qu’il suscite dans les médias, davantage que sur la base d’une affirmation territoriale décrétée collectivement par le biais d’un visuel symbolique.

Dévoiler  le caractère sacré de la monnaie

 « C’est sacré un billet,  s’exclame-t-elle.  C’est pour ça qu’on fait ça, lui répond le Gaspésien, tout sourire. Pour qu’on se demande pourquoi on est attachés à l’argent!»[32].

L’action de couper la monnaie nationale choque et questionne la légalité du geste. La controverse que suscite ce geste contribue justement à l’objectif éducatif du collectif Horizons Gaspésiens. « Des gens se sentent offusqués que d’autres personnes coupent de l’argent, mais le Demi, c’est un outil d’échange.»[33]. En écho à la citation qui en appelle au caractère sacré du billet, la provocation a le mérite de dévoiler l’effet de réification de la médiation monétaire avancé par Simmel et qui se poursuit ici dans le culte voué au billet. Elle questionne aussi l’adhésion autour de sa valeur et le rapport social construit par l’argent. Rappelons que la monnaie, d’abord unité de compte économique au service d’un échange, est progressivement devenue une chose en soi, existant de manière autonome en dehors de l’échange et absorbant l’échange. Ainsi, par l’effet d’une généralisation de la monnaie, les humains auraient cessé de construire l’échange, l’argent ayant tout réglé. Passant de moyen à finalité absolue, l’argent aurait alors contribué à fonder cette institution orientant tout le social, amenant Simmel à comparer l’argent au Dieu de la modernité.

En somme, la subversivité du Demi porte en soi la possibilité de mettre à distance l’effet englobant de la domination monétaire. Et qui sait, peut-être que le Demi contribue modestement à atténuer l’effet isolant de la médiation monétaire au profit du renouvellement d’une solidarité régionale orientée par une prise de pouvoir sur le développement économique local. «Dernièrement, j’ai acheté de l’ail à un maraîcher et j’ai payé une réparation chez le cordonnier avec des demis, dit-il. J’en avais entre les mains, à la suite d’achats faits par des clients. Ça m’a forcé à trouver des marchands locaux qui allaient les accepter. Plutôt que d’acheter à l’épicerie de l’ail venant de la Chine, j’ai acheté de l’ail qui pousse à côté de chez nous.»[34]

Conclusion

Certes, ces quelques extraits narratifs du Demi gaspésien ne peuvent à eux seuls nous permettent de tirer des conclusions sur les finalités des monnaies économiques locales. Il s’agissait ici d’illustrer et de faire écho aux conceptions simmeliennes de certains des effets de la médiation monétaire. Ce modeste exercice permet tout de même de considérer la pertinence de référer aux travaux de Simmel pour étudier le foisonnement des monnaies locales comme nouvel outil de cohésion sociale et de participation citoyenne au développement économique.

Dans le cas du Demi gaspésien, on comprend que sa portée actuelle est avant tout éducative. Cette action subversive cherche à dévoiler cet écran propre à la médiation monétaire et à questionner le rapport des individus à l’argent et à l’économie locale. Elle permet en outre de remettre à l’avant plan le primat de l’interaction là où le désœuvrement de la médiation monétaire nous a habitué. Comme bien des monnaies alternatives, le Demi renouvelle un tant soit peu le langage économique et utilise l’institution monétaire pour revisiter le cadre associatif. En cela, le caractère territorial du Demi appelle à une interdépendance économique des sujets et cherche en quelque sorte à refaire village. Cette initiative poursuit cette idée de Simmel de la monnaie comme vecteur de liaison et figure aux nombres des tentatives cherchant à résister à l’éloignement provoqué par la médiation monétaire.

Par Julie Raby, étudiante à la maitrise en sociologie, UQAM

Source de la photo de couverture: Radio-Canada/Luc Paradis

[1] Gagné, G. (2015) « Gaspésie : payer avec un demi 20$ », La Presse, août 2015, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/les-regions/201508/2801-4896070-gaspesie-payer-avec-un-demi-20-.php

[2] Blanc, J. (2007), « Les monnaies sociales : dynamique et logique des dispositifs », Revue internationale de l’économie sociale : Recma, n.303, 2007, p.30-43. http://id.erudit.org/iderudit/1021546ar

[3]  Radio-Canada, août 2016,  « Le film Demain inspire l’idée d’un ‘’ dollard sherbrookois’’», http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/797479/monnaie-locale-sherbrooke-quebec-demi

[4] Le Réseau des Accorderies, http://accorderie.ca/, consulté le 12 novembre 2016

[5] Blanc, J. (2012), « Regard sur les monnaies sociales et complémentaires » Revue internationale de l’économie sociale : Recma, n.324, avril 2012, p.18-20, http://id.erudit/iderudit/1017774ar

[6] https://www.mlcquebec.org/monnaie-complementaire/, consulté le 4 septembre 2017

[7] Simmel, G. (1900), « L’argent dans la culture moderne », p.21,22.

[8] Simmel, G. « L’argent dans la culture moderne, p.21, extrait de la Philosophie de l’argent (1900).

[9] Ibid, p.22

[10] Barbereau, P. « L’argent dans la culture moderne. Critique de la modernité monétaire chez Georg Simmel. » http://www.revue-emulations.net/archives/n-5—georg-simmel–environnement-conflit-mondialisation/note-de-lecture–simmel-largent-dans-la-culture-moderne, consulté le 11 novembre 2016

[11] Simmel, G. « L’argent dans la culture moderne », p.22.

[12] Barbereau. P, « L’argent dans la culture moderne. Critique de la modernité monétaire chez Georg Simmel, http://www.revue-emulations.net/archives/n-5—georg-simmel–environnement-conflit-mondialisation/note-de-lecture–simmel-largent-dans-la-culture-moderne, consulté le 11 novembre 2016

[13] Simmel, G. « L’argent dans la culture moderne » .p.28

[14] Ibid.p.26

[15] Ibid.p.25

[16] Ibid.p.26

[17] Ibid, p.28

[18] Ibid. p.26-27

[19] Ibid. p.30

[20] Ibid.p.33

[21] Ibid.p.34

[22] Ibid. p.29

[23] « Des centaines de milliers de personnes construisent des alternatives au modèle actuel qui déstructure le tissu social, financiarise tous les aspects de nos vies, pille les ressources naturelles et encourage un consumérisme et une croissance matérielle forcenés. »  Déclaration commune des membres du Collectif pour une Transition Citoyenne, (2013), Collectif pour une transition citoyenne, http://www.transitioncitoyenne.org/declaration-commune/ consulté le 11 novembre 2016.

[24] http://horizonsgaspesiens.net/le-demi, Le site permet de situer sur une carte les commerces associés où l’on en dénombre 12 officiellement inscrit, toutefois, un article de La Presse parle de 20 commerces adhérants. Gagné. G, La Presse, août 2015, http://www.lapresse.ca/actualites/les-regions/201508/28/01-4896070-gaspesie-payer-avec-un-demi-20-php

[25] Bourdillon, R. (2016) « Les créateurs de monnaie », Ricochet, https://ricochet.media/fr/1314/les-createurs-de-monnaie, consulté le 11 novembre 2016

[26] Bourdillon, R. (2016) « Les créateurs de monnaie », Ricochet, https://ricochet.media/fr/1314/les-createurs-de-monnaie, consulté le 11 novembre 2016

[27] Extrait de la présentation du Demi,  http://horizonsgaspesiens.net/le-demi, consulté le 12 novembre 2016

[28] Simmel, G. « L’argent dans la culture moderne », p.21, extrait de la Philosophie de l’argent (1900).

[29] Gagné. G, La Presse, août 2015, http://www.lapresse.ca/actualites/les-regions/201508/28/01-4896070-gaspesie-payer-avec-un-demi-20-php

[30] Simmel. G., cité dans Perret, V. (2011) « Monnaie et citoyenneté : une relation complexe en voie de transformation », Études internationales, vol. 42, n.1, 2011, p.5-24, http://id.erudit.org/iderudit/04587ar

[31] Ducas, I. (2016), « Les monnaies locales en plein essor », La Presse, 8 août 2016, http://affaires.lapresse.ca/economie/internatioal/201608/08/01-

[32] Bourdillon, R. (2016) « Les créateurs de monnaie », Ricochet, https://ricochet.media/fr/1314/les-createurs-de-monnaie, consulté le 11 novembre 2016

[33] Gagné. G, La Presse, août 2015, »Gaspésie : payer avec un demi 20$ » http://www.lapresse.ca/actualites/les-regions/201508/28/01-4896070-gaspesie-payer-avec-un-demi-20-php

[34] Ducas, I, La Presse, août 2015, « Gaspésie : une monnaie locale faite de demi dollars », http://affaires.lapresse.ca/economie/quebec/201508/28/01-4896224-gaspesie-une-monnaie-locale-faite-de-demi-dollars.php

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